La culture, un instrument de propagande

Toute société raconte une histoire d’elle-même. Cette histoire choisit des héros, des dates fondatrices, des ennemis et des victimes, et à travers ces choix elle légitime un ordre présent. Ce processus est en partie naturel et inévitable, car aucune communauté ne peut fonctionner sans un minimum de récit partagé. Le problème commence lorsque ce récit est monopolisé par un pouvoir qui s’en sert non pour rassembler, mais pour dominer, en excluant ou en effaçant toutes les voix dissidentes.

Quand le pouvoir réécrit la mémoire

Les régimes autoritaires offrent un laboratoire particulièrement révélateur pour observer ce contrôle de la mémoire. Sous Staline, des responsables politiques tombés en disgrâce étaient effacés des photographies officielles, ce qui transformait littéralement l’histoire visuelle de l’URSS à chaque purge. Le nazisme, comme on le voit à travers les autodafés de 1933, commence par brûler les livres qui portent une mémoire alternative, avant de réécrire systématiquement les manuels scolaires, les dictionnaires et les encyclopédies. Mao Zedong, avec la Révolution culturelle lancée en 1966, s’attaque aux « quatre vieilleries », vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes, vieilles habitudes, afin de les remplacer par une table rase révolutionnaire alignée sur la doctrine maoïste.

Ces opérations se distinguent par leur ambition totale. Il ne s’agit pas seulement de censurer des opposants identifiés, mais de rendre impensable l’idée même qu’une alternative ait jamais existé. George Orwell a donné une forme littéraire à ce mécanisme dans 1984 avec la notion de « trou de mémoire » (memory hole), dispositif par lequel les documents gênants disparaissent, et avec la novlangue, qui rend progressivement impossible l’expression de pensées non conformes. Sa fiction prolonge des pratiques bien réelles, inspirées par ce qu’il avait observé dans la guerre d’Espagne et à travers les témoignages sur l’URSS.

Le présent n’est pas exempt de ces dynamiques, même dans des contextes non totalitaires. Les polémiques autour des statues de figures esclavagistes ou coloniales aux États-Unis, au Royaume‑Uni ou en Belgique, comme celles de Léopold II, ne sont pas de simples querelles esthétiques, mais des débats sur la mémoire qui mérite d’être honorée dans l’espace public et, par ricochet, sur la version de l’histoire qu’une société choisit de présenter à ses enfants. De même, les batailles autour des programmes d’histoire scolaires comme en Russie, en Hongrie, en Turquie, mais aussi en France ou aux États‑Unis, sont des conflits politiques qui se donnent les apparences de débats pédagogiques.

Comme le montre l’historien David Colon dans un podcast consacré à la manipulation de masse, le cinéma a été explicitement mobilisé par certains régimes comme outil de propagande, confirmant que les productions culturelles servent aussi à fabriquer un récit politique du passé.
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La démocratie comme pluralité de récits

La différence entre une démocratie et un régime autoritaire ne réside pas dans l’absence de ces tensions, qui existent partout, mais dans la capacité des contre‑pouvoirs à les maintenir ouvertes. Une démocratie culturellement saine est un espace où plusieurs récits peuvent coexister, se confronter et se corriger mutuellement, sans que l’un d’eux ne prétende s’imposer définitivement comme la seule vérité possible. C’est une société où les musées peuvent exposer des œuvres qui dérangent, où les historiennes et les historiens peuvent contester les versions officielles, où les artistes peuvent représenter des vérités inconfortables sans craindre l’effacement. C’est précisément cette pluralité des récits, des mémoires et des interprétations que les régimes autoritaires cherchent à écraser, en verrouillant l’accès au passé pour mieux contrôler le présent.

Sources et inspirations

• George Orwell, 1984, Secker & Warburg, 1949

• Timothy Snyder, Bloodlands : L’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, 2012

• David Lowenthal, The Past is a Foreign Country, Cambridge University Press, 1985 

• François Hartog, Régimes d’historicité, Seuil, 2003 

• Tzvetan Todorov, Mémoire du mal, tentation du bien, Robert Laffont, 2000

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