Séries, musique et émotions collectives

Séries, musique et émotions collectives

Il y a quelques années, une étude a montré quelque chose de fascinant : la série Will & Grace, diffusée aux États-Unis entre 1998 et 2006, aurait contribué de façon mesurable à faire évoluer l’opinion publique sur les droits des personnes homosexuelles. Rien de militant dans cette sitcom. Juste des personnages drôles et attachants, des situations du quotidien, et cet effet doux mais persistant de la répétition télévisuelle : semaine après semaine, elle entrait dans des millions de foyers américains. Même Joe Biden, dans une interview en 2012, a cité la série pour expliquer sa propre évolution sur la question du mariage homosexuel.

Cet exemple illustre parfaitement ce que les chercheurs en psychologie sociale appellent l’hypothèse du contact, appliquée ici à la fiction. Selon cette idée, être exposé à des personnages fictifs appartenant à des groupes peu connus ou marginalisés peut transformer nos attitudes dans la vraie vie. Jonathan Cohen, dans ses travaux sur l’attachement parasocial, ce lien étrange mais puissant entre spectateurs et personnages, a montré à quel point ces relations imaginaires peuvent influencer nos émotions et nos opinions. La frontière entre fiction et réalité est bien plus poreuse qu’on le pense.

Quand la culture populaire devient politique

Mais l’influence culturelle ne passe pas seulement par les séries. La musique agit sur un autre registre : celui de l’émotion pure et du sentiment d’appartenance. Comme le raconte Daniel Levitin dans This Is Your Brain on Music (2006), écouter de la musique active en même temps les zones du cerveau liées à la mémoire, aux émotions, au mouvement et à la sociabilité. C’est pour cela que chaque mouvement politique ou social s’accompagne de chants, d’hymnes ou de slogans musicaux. La musique ne cherche pas à convaincre, elle rassemble. Elle soude un groupe d’individus en une communauté qui ressent la même chose, au même instant.

Et puis, il y a l’art. De Picasso à Banksy, la culture populaire véhicule aussi des valeurs, parfois sans en avoir l’air. C’est d’ailleurs ce que soulignent Alexis Blanchet et Guillaume Mével dans Séries télévisées et société (2018) : plus une œuvre paraît apolitique, plus elle peut avoir un impact politique fort. Will & Grace n’était pas un manifeste militant, mais ses effets sur la perception de la diversité ont dépassé nombre de campagnes de sensibilisation. C’est le grand paradoxe de la pop culture : son efficacité vient de son apparente légèreté.

Mais ce pouvoir a une face plus sombre. Les mêmes mécanismes d’identification et de normalisation peuvent aussi renforcer des clichés ou banaliser des représentations problématiques. Les nombreuses séries “true crime”, par exemple, entretiennent une fascination parfois malsaine pour les tueurs en série, soulevant des questions éthiques sur ce qu’on choisit de considérer comme divertissant et sur ce que ces choix disent de nous.

Comme le rappelle Sherry Turkle dans Alone Together (2011), nos identités et nos liens sociaux sont constamment remodelés par les médias numériques. La culture populaire, en ce sens, n’est ni bonne ni mauvaise : elle agit comme un amplificateur. Elle capte les valeurs, les peurs et les désirs d’une société et les renvoie à grande échelle, jusque dans nos conversations et nos émotions.

Une étude de l’IFOP pour le Festival Séries Mania (2022) le confirme : chez les 18-35 ans, les séries influencent la formation des opinions politiques plus fortement que les médias d’information traditionnels. C’est vertigineux quand on y pense, parce que cela signifie que les choix des scénaristes, des réalisateurs, des plateformes et même des algorithmes ne sont jamais neutres. Ils façonnent, jour après jour, la manière dont nous voyons le monde, les autres… et nous-mêmes.

Sources

  • Sherry Turkle, Alone Together, Basic Books, 2011
  • Jonathan Cohen, Parasocial Breakup from Favorite Television Characters, 2004
  • Daniel Levitin, This Is Your Brain on Music, Dutton, 2006
  • Alexis Blanchet et Guillaume Mével, Séries télévisées et société, Ellipses, 2018
  • Étude de l’IFOP pour le Festival Séries Mania (2022)
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