Le Louvre reçoit chaque année près de neuf millions de visiteurs, soit 8,7 millions rien qu’en 2024 selon le musée lui-même. Le Centre Pompidou en a accueilli près de 2,7 millions en 2025, malgré l’annonce de sa fermeture prochaine pour travaux. À Montréal, la Grande Bibliothèque a, depuis son ouverture, cumulé des dizaines de millions de visites et reste l’une des bibliothèques les plus fréquentées d’Amérique du Nord. Ces chiffres dépassent largement ceux de nombreux stades sportifs, parcs d’attractions ou événements politiques. Pourtant, on continue souvent à imaginer les musées comme des lieux élitistes, poussiéreux, déconnectés du grand public. Ce décalage mérite d’être interrogé, parce qu’il révèle la manière dont nous sous-estimons les institutions culturelles comme espaces de pouvoir symbolique.
Les musées ne sont pas de simples entrepôts du passé. Ce sont des machines à produire du sens. Le choix de mettre en avant tel artiste plutôt qu’un autre, la décision d’organiser une grande rétrospective sur la Renaissance plutôt que sur les arts africains contemporains, ou encore la manière d’écrire un cartel sur la colonisation, tout cela raconte une histoire sur ce qui mérite d’être conservé, exposé, célébré et, par contraste, sur ce qui reste en marge ou disparaît. Quand le musée du quai Branly à Paris restitue une partie des Bronzes du Bénin au Nigeria, ce n’est pas seulement un geste diplomatique : c’est une relecture publique de l’histoire coloniale et du rapport de la France à son patrimoine “acquis” dans des contextes de domination. La façon dont un musée national présente son histoire dit autant sur la vision qu’une société a d’elle-même que sur les objets qu’il expose.
Cette dimension politique du musée est ancienne : comme l’a montré Tony Bennett, les premiers grands musées publics européens sont nés avec les révolutions et les États-nations modernes, pour fabriquer une identité commune en rassemblant des “trésors” supposés parler au nom de tous. Mais cette fonction s’est complexifiée. Les musées postcoloniaux doivent gérer des collections issues de pillages ou de rapports de force historiques, tout en répondant à des demandes de restitution, de contextualisation ou de réécriture des récits. Les musées d’histoire contemporaine, eux, doivent raconter les génocides, les dictatures, les attentats, sans tomber dans l’héroïsation ni dans la culpabilisation permanente. Ces tensions ne sont pas le signe d’un échec, mais au contraire la preuve que les musées sont devenus de véritables miroirs critiques de la société.
Médias, musées et batailles autour du récit
Les médias jouent un rôle analogue, mais à une autre échelle temporelle. Là où le musée travaille sur le temps long comme la mémoire, patrimoine et identités collectives, les médias opèrent sur le temps court : breaking news, crises migratoires, scandales politiques, controverses sur le “burkini” ou les violences policières. Mais ils partagent avec les musées une fonction fondamentale : construire un cadre dans lequel les faits prennent sens. Robert Entman parle de “cadrage” (framing) pour décrire cette capacité à définir quels aspects d’un événement sont mis en avant, lesquels sont minimisés, et comment l’ensemble est raconté. En choisissant de titrer sur “la menace migratoire” plutôt que sur “les trajectoires de vie des exilés”, un journal ne se contente pas de décrire : il oriente la manière dont le public perçoit la réalité.
Le storytelling politique s’est emparé de ces deux univers avec une sophistication croissante. Quand un État finance une grande exposition sur les “trésors de la nation” au Louvre, il ne fait pas seulement de la médiation culturelle : il réaffirme une certaine vision du roman national. À l’inverse, lorsque des militants et des artistes comme Nan Goldin obtiennent que le Louvre retire le nom “Sackler” de certaines salles en raison des liens de la famille avec la crise des opioïdes, ils transforment le musée en scène de contestation publique et éthique. Du côté des médias, les partis populistes créent leurs propres “médias alternatifs”, vidéos YouTube ou sites d’info en continu, pour proposer des récits concurrents de ceux de la presse traditionnelle, notamment sur l’immigration, la sécurité ou l’Europe. Dans les deux cas, la logique est la même : celui qui contrôle le récit contrôle, au moins en partie, le sens partagé.
La réponse à cette instrumentalisation n’est pas de rêver à des musées ou à des médias “neutres”, hors du politique. Comme le rappellent Dominique Poulot pour l’institution muséale et George Lakoff pour le langage politique, il n’existe pas de récit sans point de vue, ni de métaphore sans effets sur la manière dont on pense le monde. La vraie question devient alors : comment rendre visibles ces choix ? Un musée qui explique pourquoi certaines œuvres coloniales sont encore là, pourquoi d’autres ont été restituées, et quels débats ont traversé ces décisions, est beaucoup plus précieux qu’un musée qui prétend incarner une objectivité surplombante. De même, un média qui explicite ses choix éditoriaux (hiérarchie des sujets, angle, vocabulaire) renforce la confiance plutôt qu’il ne la fragilise.
En ce sens, les institutions culturelles telles que les musées, bibliothèques, médias ne sont pas seulement des lieux de visite ou des flux d’information. Ce sont des espaces où se négocient, en permanence, ce qui compte, ce qui est digne d’être vu, raconté, transmis. Et si l’on regarde de près les files devant la pyramide du Louvre, l’affluence à la Grande Bibliothèque de Montréal ou les débats qui agitent les rédactions et les conseils scientifiques, on voit bien que ces lieux sont tout sauf périphériques : ils se trouvent au cœur des batailles symboliques de notre époque.
Sources et inspirations
- Tony Bennett, The Birth of the Museum: History, Theory, Politics, Routledge, 1995
- Dominique Poulot, Musée et muséologie, La Découverte, 2009
- ICOM / COMCOL, “Rethinking museum practices: decolonizing collections” (programme et interventions)
- Robert M. Entman, “Framing: Toward Clarification of a Fractured Paradigm”, Journal of Communication, 1993
- George Lakoff, Don’t Think of an Elephant!, Chelsea Green, 2004
- Études et débats autour des restitutions (Bronzes du Bénin, British Museum, musée du quai Branly)
- Dossiers sur la crise des opioïdes et la controverse autour du mécénat Sackler au Louvre